Evolution des réserves de changes dans la zone CEMAC en dix ans

Depuis dix ans, la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) traverse une période marquée par de fortes turbulences économiques. Entre chocs exogènes répétés et fragilités structurelles internes, la région peine à stabiliser sa position extérieure et à protéger ses réserves de change, tandis que la dépendance aux matières premières expose ses économies aux aléas des marchés mondiaux. Le dernier Sommet Extraordinaire des Chefs d’État, tenu à Brazzaville le 22 janvier 2026, a mis en exergue l’urgence d’adopter des mesures « vigoureuses » pour redresser une situation macroéconomique encore préoccupante.

Du baril au confinement

L’économie de la CEMAC reste intrinsèquement liée aux fluctuations des cours mondiaux, en particulier à ceux du pétrole. Pour ces pays majoritairement producteurs de matières premières, toute baisse du prix du baril se traduit directement par une érosion des réserves de change logées à la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC), affectant la couverture monétaire et la stabilité financière.

Plusieurs événements ont marqué cette décennie :

1. Le crash pétrolier de 2014-2016 : La chute brutale des prix du pétrole a déclenché une crise de liquidité sévère. Les États ont dû solliciter massivement l’aide des bailleurs de fonds internationaux, et la confiance sur les marchés financiers a été fortement ébranlée.

2. La crise COVID-19 : Alors que la région amorçait une reprise fragile, la pandémie a gelé le commerce international. La contraction des exportations a réduit les recettes publiques, tandis que les dépenses d’urgence ont explosé, accentuant le déséquilibre budgétaire.

3. La guerre en Ukraine : Bien que ce conflit ait temporairement fait monter les prix du pétrole, il a surtout provoqué une inflation importée sur les produits de première nécessité et les engrais, fragilisant les balances commerciales et accentuant la pression sur les devises.

Ces événements montrent que la CEMAC reste extrêmement vulnérable aux fluctuations externes, et que les stratégies de stabilisation doivent désormais prendre en compte cette instabilité chronique.

Le baril et la santé des réserves

Le lien entre le prix du pétrole et les réserves de change est quasi organique dans la zone. Lorsque le baril est élevé, les devises affluent et la couverture monétaire se renforce. À l’inverse, chaque baisse expose les économies à un seuil critique, menaçant la stabilité de la monnaie commune.

Au cours de la dernière décennie, le prix du pétrole a oscillé entre 30 et 120 dollars le baril, empêchant toute accumulation durable d’un « matelas de sécurité ». Cette volatilité complique la consolidation de la position extérieure et rend la gestion macroéconomique de la région extrêmement complexe.

En termes de croissance, la CEMAC affiche une performance modeste : le PIB réel moyen était de 3,0 % en 2024 et devrait se situer autour de 2,8 % en 2025. À titre de comparaison, l’UEMOA, moins dépendante des hydrocarbures et plus diversifiée, enregistre une croissance d’environ 6,2 % en 2025, soit plus du double de celle de la CEMAC. Le PIB par habitant de la CEMAC stagne également, avec une progression estimée à 0,2 % en 2025, contre une hausse plus significative dans la zone UEMOA.

Évolution des réserves de changes sur 10 ans : une amélioration trompeuse

À première lecture, l’évolution des réserves internationales de la CEMAC pourrait suggérer un redressement notable. Après avoir atteint un point bas en 2016, à 3,26 milliards, les réserves ont progressivement augmenté pour dépasser 6,377 milliards en 2025, soit plus du double en sept ans.

Cette trajectoire semble indiquer une amélioration de la position extérieure de la région.

Cependant, cette lecture en valeur absolue est trompeuse. En réalité, la situation monétaire reste jugée critique en 2025 pour plusieurs raisons structurelles.

D’abord, les réserves doivent être appréciées au regard des besoins de financement de l’économie, notamment la couverture des importations. Or, la forte hausse des importations alimentaires, énergétiques et de biens intermédiaires, amplifiée par l’inflation mondiale, a considérablement accru la demande de devises. Ainsi, malgré leur hausse nominale, les réserves couvrent difficilement le seuil prudentiel de trois mois d’importations, exposant la zone à un risque de tension rapide en cas de choc externe.

Ensuite, les réserves sont inégalement réparties entre les États membres. Une part significative est concentrée dans quelques économies, principalement le Cameroun et le Gabon, tandis que d’autres pays demeurent dans une situation de vulnérabilité extrême. Cette asymétrie fragilise l’union monétaire : la solidité de la CEMAC dépend désormais d’un nombre restreint de contributeurs nets, augmentant le risque systémique.

Enfin, la reconstitution des réserves observée depuis 2021 repose largement sur des facteurs conjoncturels : hausse temporaire des prix du pétrole, décaissements des programmes du FMI et durcissement de la réglementation des changes par la BEAC.

Ces leviers, bien que nécessaires à court terme, n’ont pas été accompagnés d’une transformation structurelle suffisante des économies. La dépendance aux hydrocarbures demeure, et les exportations hors pétrole restent marginales.

Ainsi, la CEMAC ne fait pas face à une crise monétaire ouverte, mais à une stabilité fragile et réversible, où le niveau des réserves masque une vulnérabilité profonde.

Le piège de l’endettement en devises

Pour compenser la baisse des revenus pétroliers, plusieurs États de la CEMAC ont eu recours à un endettement massif en devises (Eurobonds, prêts bilatéraux). Cette stratégie devient problématique lorsque les réserves diminuent :

  • Le coût du service de la dette augmente mécaniquement par rapport aux revenus disponibles ;
  • La rareté des devises rend difficile le respect des échéances, menaçant la soutenabilité de la dette à moyen terme.

C’est dans ce contexte que les chefs d’État insistent sur la mise en place des Comptes Uniques du Trésor (CUT) et la digitalisation des finances publiques pour mieux tracer et gérer les flux financiers.

Réglementation des changes, fuite des capitaux

La BEAC a renforcé la réglementation des changes pour protéger les réserves. Si cette mesure est essentielle, elle est parfois perçue par le secteur privé comme contraignante, favorisant des stratégies de contournement et une augmentation des sorties illicites de devises.

Le sommet de Brazzaville a souligné la nécessité de rapatrier les avoirs détenus à l’étranger, en particulier pour les entreprises du secteur extractif, afin de réinjecter ces devises dans le circuit bancaire formel, de réduire l’exposition au risque souverain et d’assainir le système financier.

Vers une transformation structurelle

Pour rompre avec le cycle de dépendance aux matières premières, la CEMAC mise sur deux axes stratégiques :

Vers une transformation structurelle

Pour rompre avec le cycle de dépendance aux matières premières, la CEMAC mise sur deux axes stratégiques :

1. L’import-substitution : Développer la production locale pour réduire les besoins en devises liés aux importations alimentaires et industrielles.

2. La diversification via la BDEAC : Renforcer le rôle de la Banque de Développement des États de l’Afrique Centrale pour financer la transformation structurelle et la modernisation des économies locales.

Ces mesures visent à créer une résilience économique durable et à réduire la vulnérabilité face aux chocs externes.

Une souveraineté monétaire

La décennie écoulée montre que la stabilité monétaire en CEMAC n’est plus seulement une question de politique monétaire, mais un véritable enjeu de souveraineté économique. Le succès de la région dépendra de la capacité des États membres à :

  • Coordonner leurs politiques budgétaires avec les directives de la BEAC et du FMI ;
  • Améliorer la collecte et l’utilisation des devises issues des exportations ;
  • Développer des mécanismes de production et de financement internes pour réduire la dépendance aux marchés mondiaux.

L’écart avec l’UEMOA illustre l’urgence : la zone ouest-africaine croît à plus de 6 %, tandis que la CEMAC peine à dépasser 3 %, reflétant une vulnérabilité structurelle accrue. L’heure est à une réforme pragmatique et structurelle, où la consolidation des réserves, la transparence financière et la diversification économique deviennent des priorités incontournables pour assurer la stabilité et la croissance à long terme de la CEMAC.

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