Le paradoxe énergétique congolais est probablement l’un des plus sournois qui soit. Pays producteur d’hydrocarbures, assis sur l’un des bassins hydrauliques les plus riches du continent, le Congo dispose de tout ce qu’il faut pour être une puissance énergétique régionale.
Et pourtant.
Ménages et entreprises souffrent du même fléau : une électricité trop souvent indisponible, instable et de qualité insuffisante. Le constat est d’autant plus frappant que, sur le papier, le Congo ne souffre pas d’un déficit de production électrique. La puissance installée des centrales qui alimentent les réseaux de transport (les localités qui disposent d’électricité pérenne) est aujourd’hui estimée à environ 748 MW avec une puissance disponible de 632 MW en saison des pluies contre 590 MW en saison sèche, alors que la consommation nationale oscille autour de 450 MW, avec des pointes atteignant environ 500 MW.
Sur le papier, le Congo possède donc des atouts considérables :
Mais le potentiel ne suffit pas. Car une économie ne fonctionne pas avec des capacités théoriques.
Elle fonctionne avec une énergie effectivement disponible, stable et distribuée efficacement. Et c’est précisément là que réside aujourd’hui la difficulté.
Une électricité qui pèse lourdement sur l’économie et la compétitivité des entreprises
Pour les entreprises, ce sujet dépasse largement la question du confort opérationnel. L’énergie est une question de compétitivité, d’attractivité et, pour nombre d’acteurs économiques, de survie.
En effet, les perturbations et coupures d’électricité représentent des pertes économiques importantes : une chaîne de production interrompue brutalement, une chambre froide arrêtée, des serveurs informatiques endommagés ou des équipements électroniques détériorés génèrent des coûts significatifs.
Certaines entreprises ont d’ailleurs fait un choix révélateur : fonctionner en permanence sous groupes électrogènes alors même qu’elles sont raccordées au réseau national.
Le raisonnement est purement économique. Pour des industries disposant d’équipements sensibles ou de lignes de production automatisées, le coût d’une alimentation instable peut devenir supérieur au coût du carburant nécessaire pour produire leur propre électricité.
Dans plusieurs secteurs, les chiffres deviennent alarmants. La société RAGEC peut fonctionner jusqu’à 68 % du temps sous générateurs. Sa consommation moyenne de gasoil, d’environ 110 000 litres par mois l’année dernière, a atteint près de 217 000 litres en avril 2026.
De son côté, le Mikhael’s Hotel a vu ses dépenses de carburant passer de 56 millions FCFA en 2023 à 159 millions FCFA en 2025, avec une projection de 205 millions FCFA en 2026.
Cette réalité concerne également les PME, et les ménages ne sont pas épargnés.
Délestages, microcoupures, fluctuations de tension et coupures prolongées rythment le quotidien de nombreuses familles avec des conséquences concrètes. Or ces coûts de carburants, de dégradation du matériel ou encore d’arrêt d’activité ne figurent ni sur une facture d’électricité ni dans les statistiques nationales.
Ils sont absorbés directement par les entreprises avant d’être répercutés sur les prix des biens et services quand c’est possible.
Ce phénomène nourrit un cercle vicieux : augmentation des coûts de production, réduction des marges, hausse des prix et perte progressive de compétitivité des entreprises congolaises face à leurs concurrentes régionales. Le paradoxe devient alors encore plus frappant lorsque l’on observe les tarifs pratiqués au Congo.
Avec un coût de cession de 49 FCFA HT/kWh en basse tension pour les particuliers qui ont la puissance souscrite la plus faible (donc la consommation la plus faible), et environ 28 FCFA HT/kWh en moyenne et haute tension pour les industriels (contre plus de 100 FCFA au Cameroun ou au Gabon) le Congo figure parmi les pays affichant les tarifs électriques les plus bas de la sous-région.
À première vue, cela pourrait constituer un avantage compétitif majeur. Mais cet avantage tarifaire apparent est largement neutralisé par les dysfonctionnements du système. Lorsqu’une entreprise doit investir massivement dans des groupes électrogènes, des stabilisateurs, des systèmes de secours et du carburant, le coût réel de l’énergie est largement supérieur au tarif officiel affiché.
Finalement, ce qu’on a voulu maintenir peu cher nous coûte aujourd’hui davantage : en coûts opérationnels pour les entreprises, en perte de compétitivité pour des secteurs entiers de notre économie, mais également en attractivité pour les investisseurs. Car un investisseur ne regarde pas uniquement les avantages fiscaux ou le coût de la main-d’œuvre. Il regarde l’ensemble des couts de production et donc la capacité d’un pays à garantir une énergie fiable et compétitive.
Les vraies causes : un modèle qui montre aujourd’hui ses limites
Le sujet énergétique congolais est souvent résumé à un problème de production. La réalité semble pourtant plus complexe. Bien que les centrales nécessitent maintenance, entretien et le cas échéant un redimensionnement afin de préserver leurs performances, leur stabilité et leur durée de vie; une partie importante des difficultés provient des réseaux de transport et de distribution.
Faute d’entretien suffisant et d’optimisation des infrastructures, le réseau actuel ne parvient pas toujours à transporter toute la puissance disponible vers les centres de consommation. L’exemple de la ligne Pointe-Noire – Brazzaville illustre parfaitement cette difficulté. Cette ligne est théoriquement conçue pour transporter environ 300 MW. Mais dans sa configuration actuelle, elle ne peut acheminer qu’environ 150 MW. Cette situation explique une partie importante des délestages et perturbations observés, malgré des capacités de production globalement suffisantes. À cela s’ajoutent des pertes techniques estimées entre 5 et 10 %, un niveau qui reste relativement acceptable selon les standards du secteur, mais qui pourrait néanmoins être amélioré grâce à une modernisation accrue des infrastructures.
Pour y remédier, des travaux sont actuellement menés avec ENI afin de réhabiliter et renforcer les infrastructures du réseau de transport 220 kV Pointe-Noire – Brazzaville (ligne et les postes).
Le projet prévoit notamment l’installation de deux nouveaux compensateurs aux postes Loudima et Mindouli d’ici la fin du mois de novembre 2026, en complément du compensateur déjà opérationnel au poste de Mbouono, avec pour objectif de rétablir progressivement la pleine capacité de transport de la ligne, soit environ 300 MW.
Mais les difficultés du secteur ne se limitent pas aux infrastructures de production ou de transport.
Le modèle économique lui-même montre aujourd’hui ses fragilités. Selon les estimations, seulement environ 60 % de l’électricité livrée est facturée (soit 40% de pertes commerciales) ; et sur cette part, environ 70 % seulement est effectivement recouvré (soit 30% de pertes supplémentaires). Ce qui nous donne un taux de recouvrement final d’à peine 42%. Ces contreperformances sont causées par des fraudes aux compteurs, des branchements clandestins, des gratuités accordées et les difficultés de recouvrement. Si on rajoute à ces contreperformances commerciales (58% de perte), les pertes techniques sur les réseaux de transport (5 à 10%) et de distribution, le taux de pertes totales avoisine les 65%. Ce niveau fragilise fortement la soutenabilité financière du système ainsi que sa capacité à financer non seulement la maintenance et la modernisation des infrastructures existantes, mais également les investissements indispensables pour accompagner la croissance de la demande et répondre durablement aux besoins énergétiques croissants du pays.
Le véritable sujet n’est donc pas celui d’une hausse mécanique des tarifs bien que la recherche du prix d’équilibre reste une priorité.
Le vrai sujet est celui de la soutenabilité globale du système et de sa capacité à financer durablement une énergie fiable et performante.
Les solutions : reconstruire une stratégie énergétique durable
Le Congo dispose encore de tous les atouts nécessaires pour transformer cette situation. Mais cela suppose désormais une approche structurelle, cohérente et de long terme. La priorité consiste à poursuivre et accélérer les investissements dans les infrastructures de transport et de distribution afin que la puissance disponible au niveau des sources de production soit acheminée vers les usagers finaux civils et indusustriels ; et notamment lever les contraintes qui empêchent cet acheminement. La modernisation des lignes de transport stratégiques, des postes sources et des postes de distribution doit devenir une priorité nationale.
La deuxième urgence concerne la maintenance et l’expansion des infrastructures de production existantes. Dans les secteurs énergétiques, l’absence de maintenance coûte souvent beaucoup plus cher que la maintenance elle-même. La troisième priorité réside dans l’amélioration de la gouvernance et de la performance du secteur. Car la réussite des réformes dépendra de la capacité de l’opérateur à garantir une gestion efficace, une réactivité opérationnelle et une optimisation rigoureuse des ressources disponibles, avec entre autres la lutte contre les branchements frauduleux, l’amélioration du système de facturation, le renforcement du recouvrement et la réduction progressive des pertes commerciales.
Aussi, le Congo gagnerait à poursuivre la diversification de son mix énergétique et à encourager les solutions complémentaires pour sécuriser l’alimentation des zones rurales, industrielles et des grands centres économiques.
Enfin, il convient d’aborder avec lucidité la question du prix d’équilibre de l’électricité.
Le véritable enjeu n’est pas de maintenir artificiellement des tarifs bas ou, à l’inverse, de procéder à une hausse brutale des prix, mais de parvenir à un équilibre permettant simultanément de préserver le pouvoir d’achat des ménages, de maintenir la compétitivité des entreprises et de garantir les ressources nécessaires à la maintenance, à la modernisation et au développement durable des infrastructures électriques du pays.
Car un système durablement sous-financé finit toujours par générer des coûts bien plus importants pour l’économie à travers les groupes électrogènes, les pertes de production, les coûts de carburant et la baisse d’attractivité économique. L’énergie ne peut plus être pensée uniquement comme un service public. Elle doit être pensée comme une infrastructure stratégique de compétitivité nationale. Car sans énergie performante, il est impossible de construire une économie performante.
Vous souhaitez obtenir des renseignements sur l‘adhésion à Unicongo ?
Remplissez ce rapide formulaire afin que nous puissions vous recontacter.